NADAR

Espagne

Nadar, de son vrai nom Pep Domingo, est né en 1985 en Espagne. Il a étudié les Beaux-Arts à l’université de Barcelone. Ses premiers travaux ont été distingués par les prix « Noble villa de Portugalete » et « Concurs de comic Ciutat de Cornella ». Il a publié de courtes histoires dans des magazines comme la revue de bande dessinée espagnole 2 veces breve, en 2011. Lauréat 2012 de la résidence AlhóndigaBilbao / Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, il s’est installé à la Maison des auteurs d’Angoulême afin de réaliser Papel estrujado (« Papier froissé »), publié en 2015 par Futuropolis. En 2017, il sort avec Philippe Thirault « Salud ! » toujours chez Futuropolis.

 

Œuvres publiées

Avec Edouard Luntz (Futuropolis 2018)

Édouard Luntz est décédé, dans l’indifférence, en 2009. Les choses s’annonçaient pourtant bien pour ce cinéaste doué qui a remporté quelques prix et dirigé Jeanne Moreau, Michel Bouquet et Madeleine Renaud. Mais après deux longs métrages et une dizaine de films courts, il est mis au ban du septième art. Le scénariste Julien Rey cherche à comprendre. La première étape est évidente : regarder les productions. Théoriquement, ce devrait être simple. Il fouine d’abord sur internet, puis poursuit son investigation dans les bibliothèques, les cinémathèques et les écoles de cinéma, avant de rencontrer les proches et la famille. Le constat se révèle cruel : il ne reste plus grand-chose de l’œuvre.

Ce roman graphique s’avère l’histoire de l’oubli. L’oubli parce que les technologies ont changé, l’oubli parce que l’argent et le producteur ont toujours le dernier mot, l’oubli parce que tout est trop bien classé, l’oubli parce que les bureaucrates se montrent inflexibles, l’oubli parce que les gens sont négligents, l’oubli parce que tout le monde s’en fiche. Et, aussi, parfois, l’oubli parce que ce n’est pas nécessairement très bon. La démarche journalistique se veut solide et la quête fascinante. Le lecteur suit l’auteur à travers les rues de Paris, Washington ou Rio de Janeiro. Il vit avec lui ses petits succès et ses déceptions et s’enthousiasme lorsqu’il trouve son Graal : Les cœurs verts, une comédie dramatique réalisée au milieu des années 1960.

Le dessin en noir et blanc de Nadar est de toute évidence réalisé dans l’urgence. Les personnages sont esquissés et les décors sommaires. Le traitement a quelque chose de cinématographique : les dialogues sont « filmés » en champ-contrechamp et les entrevues ponctuées de gros plans, d’abord pour briser la monotonie, mais également pour capter une émotion ou un détail, avant de revenir au cadrage initial. L’illustrateur laisse par ailleurs parler les images ; par exemple, plutôt que reproduire un extrait de ce qui est projeté à l’écran, il se concentre sur les réactions des spectateurs visionnant Le Grabuge, un drame tourné dans des conditions difficiles au Brésil. Du travail de l’artiste se dégage une forme de modestie ; le coup de crayon demeure simple, sans devenir simpliste, un peu comme s’il souhaitait offrir toute la place au propos.

Un bon travail journalistique pour sauver un homme et son œuvre de l’indifférence.

 

 

Le monde à tes pieds (La boîte à bulles 2017)

Chronique de l’Espagne contemporaine en trois chapitres, Le Monde à tes pieds se penche sur le malaise de trois existences. Celle de Carlos — ingénieur surdiplômé contraint d’émigrer en Estonie au détriment de son couple — de David — chômeur depuis 4 ans et dont la seule opportunité financière devient une femme mûre en mal d’amour — et de Sara — promise à un brillant avenir mais finalement devenue une démarcheuse téléphonique aux ressources insuffisantes…

Ils ne se connaissent pas mais partagent le même mal-être, les mêmes ressentiments, les mêmes vies éclaboussées par l’échec.

Chacun se bat à sa façon contre une société en pleine crise économique où joindre les deux bouts passe avant la recherche du bonheur personnel.

Incarnations d’une génération sacrifiée à qui l’on a fait miroiter un futur radieux, Carlos, David, Sara — et tous les autres — cherchent leur place et cet avenir fait d’opulence et de joie qu’on leur avait promis.

Un triptyque chargé d’intensité et d’émotions qui dessine le portrait lucide d’un mal-être social.

 

Salud (Futuropolis 2017)

# Dessin de Keko

P aris, 1974. C’est décidé, Antoine largue son boulot pour aller tenter sa chance en Espagne. Il faut dire que sa femme vient de là-bas : avoir le soutien de sa famille devrait grandement faciliter ses projets. De fait, très rapidement, il atteint son but : ouvrir un restaurant français. L’établissement devient à la mode et l’argent commence à rentrer. Une belle voiture, d’autres investissements à venir, il y a de quoi célébrer et payer de nombreuses tournées aux amis. Sa route semble être toute tracée maintenant. Allez, encore un petit verre ou deux ou trois ou mille ! L’existence est trop courte, il faut en profiter. Salud!

Spécialiste des destins froissés (Le signe, Rimbaud), Philippe Thirault raconte Antoine, un bon gars qui n’a pas réussi à faire confiance à sa bonne étoile. Bon, il n’est pas tout blanc le Tonio, particulièrement à cause de son penchant pour la dive bouteille. À sa décharge, il n’a pas été beaucoup aidé par cette Espagne aux mœurs sclérosées après plus de trente ans de dictature. Double portrait – d’un homme et d’un pays -, Salud! se lit comme ces romans classiques qui ambitionnent de tracer une peinture d’une époque à travers des personnages en prises avec eux-mêmes. Observations psychologiques très fines, découvertes de la dureté (et de la bonté aussi) des hommes, l’ouvrage reprend la trajectoire habituelle de celui qui a voulu s’approcher trop près du soleil. Plus dure sera la chute. Le scénario est impeccablement dosé et chaque épisode tombe immanquablement à sa place, peut-être un peu trop facilement. En effet, au final, cet agencement se révèle tellement parfait qu’il ne réserve aucune surprise ou rebondissement. Certes, la lecture est aisée, certaines situations intéressantes, mais, telle une fable dont on devine la fin trop à l’avance, un peu décevante une fois l’ouvrage refermé.

Heureusement, l’approche graphique très typée de Nadar donne un peu de peps à l’album. Son trait, qui rappelle agréablement le swing de Serge Clerc et le néo-classicisme d’Antonio Lapone, permet d’apporter une réelle tenue à cette pseudo-biographie. En outre, tant le découpage souvent audacieux que la savante mise en couleurs finissent de conférer une identité propre à la narration. Le dessinateur de Papier froissé arrive à transformer ce quotidien terre-à-terre en une odyssée humaine riche de fracas visuels on ne peut plus parlants.

Portée par l’excellent travail de Nadar, Salud! offre une plongée sans concession sur une âme à la dérive, ainsi qu’un rare aperçu des difficiles conditions de vie au moment où l’Espagne allait renouer avec la démocratie.

 

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