Lucas Nine est argentin, et a étudié le dessin et le cinéma. Illustrateur de livres pour enfants, dessinateur – il a publié de nombreuses histoires dans la presse en Amérique du Sud, et sa première bande dessinée Dingo Roméro chez Les Rêveurs, 2008, réalisateur de courts métrages Les Triolets, 2000.
Texte © Les Rêveurs
Bibliographie sélective
C’est la nuit, une voiture est à l’arrêt, un bidon d’essence gît non loin. Soudain, le véhicule prend feu, mais la femme au volant reste imperturbable. Sur le siège passager, un livre : Ce que nous avons perdu dans le feu.
Ainsi commence la superbe adaptation graphique de quatre nouvelles de Mariana Enriquez par le très talentueux Lucas Nine. Le réalisme envoûtant du dessinateur nous plonge dans une Buenos Aires inquiétante et mystérieuse, hantée de silhouettes fantasmagoriques, où les légendes urbaines se mêlent aux croyances populaires. Les junkies errent dans les quartiers malfamés, des corps d’enfants mutilés surgissent dans les patios, il est question d’un serial killer, d’une femme qui souffre et qu’on prend pour folle, des eaux noires d’un fleuve où la mort semble tapie…
D’une histoire à l’autre, comme un fil rouge sang, ces flammes qui dévorent une voiture et sa conductrice. Ou serait-ce le Mal qui ronge la ville condamnée à l’horreur et la violence ?
Un fantôme ténébreux sillonne les rues de Paris. Son dos soigneusement recourbé figure un point d’interrogation comme pour rappeler aux hommes qu’il incarne l’Énigme, tandis que son oeil rougeoyant d’avidité recherche tous les prétextes pour maudire ceux qui croisent son chemin. On l’appelle le Corbeau. Parodie cruelle de la « Littérature du moi », le Corbeau n’est autre que l’alter ego de son créateur, Lucas Nine, qui a prêté son visage et son corps pour personnifier un protagoniste assurément diabolique.
Cependant les Cahiers ne sont pas une oeuvre autobiographique : ils sont même exactement le contraire, car l’auteur y devient personnage de bande-dessinée.
Habitant éternel d’une mansarde rue des Solitaires, le Corbeau est une manifestation contemporaine de ce héros quasiment tombé dans l’oubli : l’esthète décadent, héritier du Des Esseintes de Huysmans, avec ses soliloques sur les frissons que la laideur de la civilisation moderne inflige à sa délicate sensibilité.
Les choses ont malgré tout quelque peu changé ces cent dernières années, et notre Corbeau déambule aujourd’hui parmi les décombres d’une société post-industrielle en bout de course. Ses trésors rares ne sont que des détritus, il a dû renoncer à l’ivoire pour le plastique et sa tour solitaire s’apparente plus à un rouleau de papier toilette. Pendant ce temps le pauvre diable s’amuse comme il peut : il fait naviguer son bateau pirate sur le grand bassin des Jardins du Luxembourg, promène sa scolopendre géante par les rues de Belleville ou fait sursauter de terreur les vieilles dames. Ces Cahiers sont la trace de son passage sur terre.
Une comédie humaine de l’auteur argentin dans le Paris de la Belle Époque !
Lucas Nine dessine le Paris de la Belle Époque, le Paris des impressionnistes, et cela lui sied à merveille. René Dulac, chroniqueur mondain du quotidien Le Siècle va de fil en aiguille découvrir qu’une bande criminelle parisienne conduit ses opérations macabres depuis le cabaret du Gai Cochon. Encore en fois, l’auteur argentin régale avec son dessin qui rend hommage à Honoré Daumier, en utilisant le trait de crayon avec du fusain pour donner une sensation de volume et une ambiance pastel. Lucas Nine déroule cette comédie humaine en multipliant les références à la culture française, de La Vache qui rit à Gaston Leroux, en passant par le film muet Le Cochon danseur.



